Le choc culturel à Bombay ? L’incertitude.
On glose beaucoup sur le choc culturel indien, alors pourquoi pas moi ? Hinhinhin…
Ceux qui envisagent d’habiter à Bombay se préparent souvent, autant que faire se peut, à y côtoyer la misère, les enfants qui mendient, la saleté, les atrocités lues chaque matin dans les journaux, les corbeaux dégustant tranquillement un cadavre de rat pendant qu’une vache fouille dans les détritus et qu’un homme fait ses besoins sur le bas-côté de la route. Certes. Mais d’autres éléments sont à l’oeuvre, plus sournois, qui attaquent insidieusement notre vision des choses et notre personnalité ; et c’est là, à mon sens, que réside le choc culturel indien.
Mais si l’on me pose la question “regrettes-tu d’habiter Bombay ?”, et bien malgré tout ce que je vais décrire ici, je répondrai “NON !!! J’adoooooore”. Et je crois que ce serait le cas d’une bonne partie des résidents de cette ville fascinante…
La superposition de l’inédit.
A Bombay, tu verras l’accumulation en un même lieu, en un même temps et de la manière la plus outrée qui soit, de choses inédites ou proscrites en Occident. Cela choque parfois dès la sortie de l’aéroport ou bien cela prend quelques mois pour que tout à coup, on ne le supporte plus. C’est le “tout en même temps” qui use…
Quoi ? Le bruit infernal et envahissant, les odeurs plus souvent méphitiques qu’épicées, les gens à moitié ou totalement nus, sales, malades, amputés ou handicapés, les enfants des rues dans le même état voire pire, la difficulté à se promener car la circulation est dangereuse et les trottoirs inexistants. Mais aussi le cafard quand on entre dans la salle de bain, et le rat dans le salon. Les embouteillages monstres à l’heure où les rues sont censées être vides, le sol du couloir jonché de détritus quand ce ne sont pas les domestiques des voisins qui dorment en travers de la porte. La procession funéraire quand on se rend à un rendez-vous girly ou la musique tonitruante le soir où l’on croyait enfin pouvoir dormir tranquillement. La gamine en loques et le chauffeur de rickshaw qui vous demande un prix exorbitant, le collègue qui est en retard de deux heures et le client qui ne se présente pas au rendez-vous sans appeler avant. Et une offre culturelle occidentale “classique” pas aussi dense qu’on le croirait, l’impossibilité de trouver l’adresse quand bien même on a un plan détaillé, le train bloqué à cause de la pluie, le crachat reçu sur ses chaussures (dans le meilleur des cas), les bousculades ou encore l’attente démesurée à la caisse parce qu’il faut huit personnes pour évoquer un problème avec le scanner sans toutefois tenter de le résoudre…
A Bombay, la journée peut être un véritable bonheur comme elle peut sembler un vrai calvaire, car tout ceci se superposera probablement en quelques heures. Et quand on a croit avoir réglé un problème en survient souvent un nouveau…
Il faut alors pouvoir appréhender tout ça, le digérer, trier ce que l’on veut retenir comme essentiel et remiser le reste. Pas facile. Car cela atteint malgré tout, visuellement et moralement : oui, l’Inde use. Mais il y a tant de contreparties…
L’incertitude permanente.
L’expatriation suppose bien sûr un décentrage des repères : comportements, règles de vie en société, rapports interpersonnels, “valeurs”, tout va changer dans l’univers où l’on vit désormais. Autant d’occasions d’incompréhension, de fous rires et de ras-le-bol. Mais ce qui m’a semblé le plus inattendu et au coeur même du choc culturel indien, c’est l’incertitude permanente à laquelle doit s’attendre (héhéhé) un habitant de Bombay.
Malgré plusieurs rappels de ta part, l’artisan ne se présentera pas le jour dit ou à l’heure dite. Ou bien il ne fera que la moitié des travaux convenus. La ponctualité est incertaine et te déroutera plus d’une fois, car parfois le colis arrivera en temps et en heure, mais pas la fois suivante. La procédure si simple la fois précédente prendra des heures, amènera la seconde fois des complications insensées, sans qu’il y ait une explication rationnelle ou sans que celle-ci te paraisse convaincante.
Et l’incertitude va jusqu’à se loger là où l’on s’y attend le moins, aux endroits et chez les personnes dont on est le plus sûr : la nourriture d’un hôtel ou d’un restaurant de luxe ? Tu y as autant de chances (voire plus car on y baisse la garde) de tomber malade. Les horaires d’un vol ? Ils peuvent en une même journée être retardés une fois, deux fois, ou mieux même : avancés ! Le personnel qui, depuis des mois, a été si ponctuel ne sera tout à coup plus du tout fiable, et de préférence au moment où tu as le plus besoin de lui. Enfin, un beau jour, les produits nécessaires à ton quotidien auront disparu de ton épicerie : plus d’oeufs, plus de sodas Light, sans que personne ne puisse t’indiquer quand le stock sera renouvelé. Ou si même il y a un stock.
Enfin, de manière plus tragique, la mort se rappelle en permanence : processions, mais aussi tout simplement par la lecture quotidienne des journaux, où épisodes sanglants et histoires sordides sont narrés (avec force détails bien souvent). Crimes crapuleux, attentats, noyades, femmes brûlées vives, femmes battues, intouchables molestés ou lynchés, coutumes ancestrales des plus cruelles : chaque matin, tu en auras ton quota.
A Bombay, on fait donc l’apprentissage tardif, pour nous adultes, de la remise en cause permanente : l’Inde, c’est l’assurance que les choses ne sont jamais assurées et que l’on ne sera jamais rassuré quant à quoi que ce soit. Cela paraît être un mot d’esprit, mais plus sérieusement, il en va de sa santé mentale parfois d’avoir intégré cet aspect des choses : rien n’est jamais acquis en Inde, tout est toujours susceptible d’être modifié, absent, remis en cause. Et dans un contexte où l’on est loin des siens, de son univers rassurant, le moindre élément de frustration peut prendre des proportions étonnantes…
Comment réagir ?
Ahlalala. Bonne question. Chacun réagit comme il le peut, avec ses armes. Certains ne craqueront pas du tout, d’autres n’en pourront plus très vite au contraire. On découvre finalement en Inde sa capacité de résilience, au sens écologique, face à la précarité des choses.
Annie, résidant depuis 14 ans en Inde, en parle très justement : “Et on apprend ici, on apprend la patience, à mettre les choses en perspective, à regarder différemment, une autre logique, et à être vigilant, toujours vigilant ! Par exemple, c’est juste le jour où l’on rêvasse que le rickshawallah va faire un grand détour. Et oui, rien n’est jamais acquis, mais en Inde on l’expérimente chaque jour” .
Le mieux serait d’accepter. Se préparer non à être déçu mais à ce que les choses ne soient pas vraiment comme on les souhaiterait. Le plat de pâtes ne sera pas celui auquel on a rêvé depuis son dernier séjour à Florence : d’ailleurs, c’est un peu normal, non ? N’exige donc de Bombay que ce qu’elle peut réellement te donner : malgré des menus longs comme le bras, c’est une évidence que tout ne sera pas disponible. Et ce n’est parfois pas plus mal plutôt que d’avoir un morceau de poisson avarié dans son assiette… Savoir que ce que l’on croyait sûr, fonctionnant comme sur des roulettes, n’est en fait qu’un leurre et va vous rester dans les mains tout à coup.
La colère ? Le scandale ? Bien évidemment, la colère monte très souvent, même chez ceux qui ont fait preuve de la plus grande patience depuis leur arrivée. Elle est inutile dans la majeure partie des cas, à part pour te procurer un vernis de sourires contrits et de gestes commerciaux. Tu n’auras réussi qu’à transpirer un peu plus et à forcer sur tes cordes vocales. Mais il semble que cet état d’agacement paroxystique soit un passage obligé et fasse même du bien parfois : si tu sens la colère bouillonner, assure-toi qu’elle ne retombe pas sur des gens qui ne sont pas formés, qui ont une vie bien plus complexe et harassante que la tienne, et tâche d’y trouver rapidement un dérivatif (le sport ?).
On se blinde aussi. Et même si cela paraît terrible à dire à propos de certaines choses : on s’y fait. Car cette superposition d’inédits et cette incertitude permanente ont comme contrepartie une culture étonnante, une diversité inouïe, des surprises à chaque coin de rue, une cuisine délicieuse, un dynamisme réel et des rencontres exceptionnelles. De ce fait, le choc culturel peut aussi vous électriser : les réseaux fonctionnent différemment à Bombay, il faut aller vers les autres et vers les activités, être sur le qui-vive en permanence pour rester dynamique. Il y a réellement de quoi faire beaucoup, à Bombay !
Une dernière idée ?
Même si l’on a beaucoup voyagé, vécu dans différents pays, mieux vaut ne pas s’engager dans une vie en Inde et à Bombay sans être venu y faire une première visite.
Certains l’ont sans doute fait, et cela s’est très bien passé, j’en suis sûre. Mais devoir repartir en catastrophe avec armes et bagages, terrifiés par cette ville, serait tellement dommage…


